Kisangani asbl

Mirjam

août 2005

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Au km douze, sur la route vers l’aéroport, se trouve une communauté internationale de sœurs religieuses. Elles y ont un centre où des mamans peuvent séjourner avec leurs enfants sous-alimentés afin de les faire reprendre des forces. Les méthodes culturales de notre projet à la Faculté des Sciences y sont appliquées. On y trouve des Treculia dont les fruits sont excellents pour les enfants. Les semences séchées de ces fruits sont moulues et servent à fabriquer des biscuits. Ces biscuits sont aussi nourrissants qu’un morceau de poisson ou de viande, car ils contiennent beaucoup de protéines. Nous pouvons facilement faire un gros titre : LES BISCUITS TRECULIA SAUVENT LA VIE DES ENFANTS. (Relisez l’article intéressant sur le Treculia de Jean Pierre Mate dans le Boyoma n°10, nous pouvons vous l’envoyer également par e-mail.)

En janvier 2004 nous avons visité le centre qui autrefois était géré par la sœur Leocadia, une Indienne du Brésil très entreprenante. Ce qui m’a d’emblée frappé était le nom de ma ville natale sur le mur : Rotary International Roeselare. Un sentiment de fierté me chauffait… et il faisait déjà si chaud… Je pourrai garantir au Rotary de Roeselare que leur soutien à Kisangani a prouvé son utilité.

Nous avons été invités chez les sœurs dans la cour intérieure de leur modeste demeure. Non pas une maison à étages, mais quelques sobres bâtiments formant un carré. Les sœurs, blanches et noires n’étaient pas habillées en religieuses, sauf une. Elles y sont libres. On y respire une atmosphère d’amitié et de serviabilité. C’était très agréable. Nous avons bu un jus frais de maracuja, le fruit de la passiflore fraîchement pressé. Cela nous fit du bien. C’est alors que je m’informai sur Mirjam Manzekele [Mirjam Manzekele est un nom fictif]] , qui était la protégée des sœurs. Elle séjournait dans le “foyer social” où elle suivait la dernière année de couture. La sœur congolaise se leva pour aller la chercher. Cinq minutes après nous nous embrassions, d’abord moi et puis Magda.

Et maintenant je voudrais vous raconter l’histoire de Mirjam, une fille congolaise, qui a dû souffrir beaucoup pour vaincre sa maladie. Cela se passait à Kisangani en 1985 ou 1986 ?

Mirjam Manzekele était une belle fille adolescente qui habitait la zone de Kabondo. Un jour elle se sentit malade, des douleurs dans les bras et les jambes. Au centre de santé on n’en sortait pas. On finit par penser que c’était de l’hystérie ? La douleur s’aggravait. Mirjam quitta l’école et resta à la maison. Elle ne pouvait pas aider aux travaux sur le champ ni dans le travail domestique. Toujours fatiguée et une douleur qui rongeait ses membres, qui partait de temps en temps mais qui revenait. Cela s’aggravait, elle ne pouvait plus marcher et restait paralysée au lit. La famille pensait qu’elle était ensorcelée. Les sœurs des environs avaient pitié d’elle et de la famille. Un jour un médecin américain était de passage à Kisangani. La sœur Leocadia avait pu le convaincre de venir visiter la fille à la maison.

Cliniquement il ne pouvait que conclure à une névrite, une infection de plusieurs nerfs. Il prescrivait des médicaments et poursuivait son voyage. Les médicaments adoucissaient un peu les douleurs mais n’apportaient pas la guérison.

Une année plus tard des dizaines de nodules apparurent sur tout son corps. En panique, la sœur Leocadia contacta mon ami et collègue Leo Breughelmans, qui gérait à Kabondo le service antilèpre. Il fit un frottis du liquide nodulaire, le colora et l’examina au microscope. Les bacilles de Hansen y étaient nombreux.

De la lèpre ! Leo apporta la fille agée de dix ans chez moi au service ou une hospitalisation était possible. Je n’avais jamais vu un cas pareil : plein de nodules et en même temps des nerfs infectés et douloureux. Ceci était inhabituel et extrême !

Les premiers signes de la lèpre sont généralement des tâches et des nodules et plus tard des lésions névralgiques. Nous avons appelé le docteur Charles Kayembe. L’image m’est toujours restée présente à l’esprit ! Il l’a examinée tendrement et patiemment, comme s’il était son père. Lui aussi était impressionné, si jeune et déjà si sérieusement infectée !

A côté des leprostatiques (médicaments contre la lèpre) nous avons dû administrer des corticostéroïdes pour réprimer les réactions de la lèpre. Bon Dieu, elle devenait gravement malade ! Sa respiration stagnait et son cœur fléchissait. On l’a amenée rapidement à la clinique universitaire chez le docteur Kayembe. Elle a failli y mourir. Son corps ne supportait pas les corticostéroïdes. Quelques jours plus tard elle revenait dans mon service où nous l’avions soignée durant une année entière. Des infections névralgiques et des nodules sont apparus et ont disparu à plusieurs reprises. Sous des conditions très strictes on lui administra des thalidomides (bien connues sous le nom de softenon), c’était le seul médicament qui réduisait les réactions lépreuses.

Peu à peu elle alla mieux, mais de temps en temps il y avait des rechutes. Elle réprimait ses douleurs, était douce et reconnaissante. Elle n’a jamais perdu courage. Avec beaucoup de patience elle apprit à remarcher. Tous ceux qui avaient à faire avec Mirjam la choyaient. Enfin elle revint à Kabondo dans sa famille. Ses mains étaient si fragiles car la maladie avait fait disparaître tout le tissu adipeux. La sensibilité au niveau des pieds avait disparu de sorte que des blessures apparaissaient rapidement. Mais la sensibilité de son cœur a augmenté. Lorsque nous avons dû quitter le Congo, nous sommes restés en contact avec elle à travers les sœurs.

En janvier 2004 nous la revîmes bien vivante et heureuse. Elle avait appris à coudre au foyer. Deux jours après notre visite elle m’apporta un boubou, une chemise congolaise colorée qu’elle avait cousue elle-même. Il m’allait très bien. Pourtant elle n’avait pas pris mes mesures, elle l’avait fait de vue, sur la machine à coudre au foyer.

As-tu une machine ? Mirjam ? Elle était trop pauvre.

Ne me reprochez pas mon paternalisme, mais je me sentis obligé de donner la somme nécessaire à la sœur du foyer, pour trouver, en ville, une machine à coudre Singer, pour Mirjam. Elle pouvait commencer maintenant un atelier de couture chez elle à la maison.

Lorsque Hugo et Manja revinrent de Kisangani dernièrement, ils m’ont apporté un paquet. Un magnifique boubou avec les signes caractéristiques de Kisangani, cousu par Mirjam.

L’autre jour, à Gits, je donnais une conférence consacrée à notre projet de Kisangani et je portais ce boubou. Deux des dames présentes vinrent regarder et palper ma chemise congolaise et elles la trouvaient très bien cousue. J’en rougissais mais en même temps j’étais fier pour Mirjam.

Mais chaque fois lorsqu’une lectrice ou un lecteur soutient le projet de Kisangani, je sens la même fierté et mes joues rougissent. Faites moi rougir souvent !