Kisangani asbl

Lufutu (3)

novembre 2002

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Le vieux Lufutu, reverrai-je le jamais ? Il m’a écrit deux lettres qu’il m’a fait parvenir par Manja et Hugo. Pendant que je les lisais, je me suis mordu sur les dents, pour éviter que les larmes me sautent aux yeux. Des jurons quittaient ma bouche comme les balles des mitraillettes du Népal ! Je devais décharger mon cœur, heureusement j’étais seul.

Ses lettres commencent toujours par “cher Madame Magda Nollet Eric”.

Il me faisait savoir qu’il était heureux de recevoir nos lettres et les tabatières et les quelques dollars. Mais ensuite, il continue : “Basoda babomaki † mwana na ngai ya mobali na etumba ya le 14/5/2002”. "Les soldats ont tué mon fils † lors des troubles du 14 mai." ils l’ont massacré, rué de coups ! et ils ont emporté la montre de Lufutu.. Pauvre papa.. Nous compatissons avec toi.

Un jour, les envahisseurs quitteront Kisangani. Espérons que tu vivras encore ce moment. Mais ton fils ne te reviendra pas. Il y a quelques années ta femme, la mère de tes enfants, est décédée. Un jour tes petits-enfants travailleront a la reconstruction de la région. Cela, tu le sais, tu l’espère.

Après le meurtre, lorsque le corps de ton fils était exposé à la maison et que les soldats avaient disparus, tu t’es rendu chez maman Alice. Elle t’a parlé doucement lorsque tu lui as raconté ce qui s’était passé. Elle t’a offert un grand verre de lokoto (de l’alcool de maïs et de manioc). Elle t’a donné à manger, du peu qui lui restait pour ces enfants.

Plus tard, deux de ses fils t’ont reconduit à la maison, pour que rien ne t’arrive. Ce jour là, beaucoup de familles dans les zones de Mangobo et de la Tchopo étaient en deuil. Des dizaines de personnes étaient massacrés sauvagement par les soldats. La population est déçue amèrement, parce que les soldats de l’ONU ne sont pas intervenus.

Lufutu, vieux prophète, tu auras besoin de plusieurs mois, pour accepter en silence cette peine avec résignation.

J’aurais aimé rester avec toi, le soir, près du feu, ne rien dire, savoir et sentir la présence mutuelle et je voudrais attendre le moment où ta voix vibrante dise "oyoki" et je serais curieux d’entendre tes paroles sages et d’espoir que tu me raconteras après avoir digéré tes peines.

Tata Lufutu, bon courage