Kisangani asbl

Aloïs élève des poissons

janvier 2006

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Il y a quelques mois j’assistais à une réunion de compatriotes qui avaient séjournés au Burundi. Là j’ai lié conversation avec un expert agronome avec beaucoup d’expérience en Afrique. Il avait lu, dans le Boyoma, nos travaux sur la culture du riz irrigué à Kisangani. "Nous avons appliqué cette culture avec succès à Ngozi (Burundi). Mais quelques temps après notre départ, plus rien n’est resté. Les paysans étaient retournés vers leurs méthodes traditionnelles."

J’ai senti son scepticisme et j’ai vu dans ses yeux le doute, mais aussi l’espoir que cela pourrait réussir à Kisangani. Mais qui suis-je, complètement ignorant en agronomie tropicale, pour que je me risque dans un débat sur la riziculture irriguée.

Mais durant mon séjour au Congo (19 ans) et au Burundi (4 ans) je n’ai pas fermé les yeux. J’ai vu beaucoup de projets, démarrés par des occidentaux, et disparaître dès leur départ. Maintenant, après analyse, je ne veux pas me risquer à des critiques vis à vis de ceux qui, avec beaucoup d’engagement et de motivation ont voulu aider le développement au Congo et ses voisins le Rwanda et au Burundi. Ils n’ont pas étés inutiles.

Mais la réalisation de la riziculture à Kisangani n’est pas de nature que cela puisse s’arrêter. Le biologiste Hugo Gevaerts n’a pas dit un jour : "Nous allons développer un projet spécial de riziculture". Non. Ce sont les professeurs et les assistants de la Faculté des Sciences, tous des anciens étudiants de Hugo, qui sont les initiateurs et ils donnent l’exemple de ce qui devrait se faire pour le développement rural. Ils lui demandent conseil et un soutien financier. Le biologiste Joseph Ulyel Ali-Patho a fait son doctorat à Louvain et dirige maintenant la rizipisciculture : le poisson et le riz. Son bras droit est l’ingénieur agronome Bobe Bosendgi qui a fait ses études à Moscou et un stage en Israël. Avec leurs étudiants ils ont commencé la riziculture dans la vallée marécageuse de Djubu-Djubu, à droite de la route vers Simi-Simi. En 1999 ils ont récolté 200 kg de riz et en 2000 la récolte était de 1500 kg. La population l’a vu. Résultat : les gens ont commencé la riziculture à gauche de la route. De l’autre côté de la ville, en direction de l’Ituri et de Lubutu, une femme congolaise a commencé également la culture du riz irrigué, aidée par le projet. Elle a trois récoltes par an et vend son riz sur la route. Son exemple a été imité peu à peu.

Dans ma documentation je viens de trouver un petit rapport d’un encadrement de sept familles qui ont commencé la riziculture irriguée en 2003. Ils ont reçu 260 kg de graines pour cultiver 726 ares. Entre-temps le nombre de familles a augmenté et on a crée des coopératives. A Kisangani il n’y a pas de signes que cette culture puisse disparaître. Bien au contraire, il y a déjà beaucoup d’intérêt, loin de la ville, pour savoir comment on s’y prend. Il ne faut pas les sous-estimer les gens de Kisangani appelés "les Boyomais".

Ce qui se fait pour le développement rural à Kisangani n’a pas été projeté sur papier par un occidental. Ce sont des anciens étudiants de Hugo qui poussent ce développement dans la bonne direction, vers l’avenir. Ils ont des résultats toujours meilleurs qui profitent à la population. Mais il leur faut un soutien. Merci à vous tous qui êtes si généreux et qui veulent faire connaître ce qui se passe à Kisangani, ici en Belgique et ailleurs.

Cela nous fait du bien que les provinces du Limbourg et de la Flandre Occidentale soutiennent ce projet. Il ne s’agît pas seulement de riziculture, il s’agît aussi d’agroforesterie et de vergers, de la culture de bananes, de légumes, de l’élevage de poules et de porcs. Aussi la pisciculture.

Ici je voudrais vous faire le récit suivant :

Lorsque le Congo était encore une colonie belge (jusque 1960) on faisait de la pisciculture. Après l’indépendance, ces activités disparurent. Beaucoup d’étangs furent repris par la brousse. Pourquoi maintenir des étangs puisqu’il y a tant de rivières ? Mais à la Faculté des Sciences, les biologistes, dans les années quatre vingt, pensaient différemment. La population urbaine augmentait toujours et le réservoir de poissons dans la rivière diminuait. Les étangs délaissés de Ngene-Ngene étaient remis en état. Un grand travail sans machines, puisqu’il n’y en avait pas. Ceci a pris beaucoup de temps, mais a résulté dans des résultats positifs qui se sont développés depuis lors dans une ligne ascendante.

Un des premiers pionniers biologistes congolais était René Ngongo, qui séjourne actuellement à Kinshasa et qui est très actif dans la lutte contre le déboisement.

Après six mois les premiers poissons étant adultes, on a vidangé les étangs. Les habitants sont venus voir les centaines de poissons que les assistants versaient dans les paniers. Après un moment, on arrêtait la pêche et une dizaine de villageois se jetaient dans l’étang presque vide pour attraper à grande joie, encore plusieurs poissons dans la boue. Depuis lors on a vidangé plusieurs étangs. Cet exemple a fait décider quelques villageois de construire des digues dans la rivière. Les alevins sont fournis par l’université.

C’est ainsi que Alois, un Mukumu de la région, a choisi un terrain où il pouvait construire une digue pour avoir son étang. Il se mit au travail avec sa femme Hélène. Le rêve d’avoir des centaines de poissons qu’ils pourraient vendre le stimulait d’avantage. Il pourrait payer le minerval de ces enfants. Il promettait à son épouse un vrai wax hollandais comme portait la femme du gouverneur. Pour lui même il se promettait un nouveau solide vélo qu’il pourrait utiliser comme "toleka" (vélo taxi). Les travaux avançaient. Alois aime sa femme Hélène Kitoko, qui signifie "Belle Hélène". C’est une femme très jolie qui s’occupe de l’éducation de leurs enfants. Après six mois l’étang était prêt et il pouvait le remplir. Des milliers de poissons y croissaient. Il avait des canards dont la fiente nourrissait les algues dans l’étang : une délicatesse pour les poissons.

Alois et Kitoko attendaient avec impatience le jour de la vidange.

Enfin quelques six mois plus tard, le grand jour était arrivé.

Très tôt le matin Alois, qui n’avait pas dormi par nervosité, commençait la vidange. Une femme, en route vers son champ, avait vu l’eau de l’étang qui coulait dans la rivière, et était retourné chez elle pour avertir ces voisins que l’étang d’Alois se vidait. La nouvelle se répandait comme le feu. Des hommes, femmes et enfants venaient voir. L’eau descendait, de plus en plus et l’on pouvait déjà voir les poissons. Chacun voyait déjà son poisson cuit dans l’huile de palme, épissé de pili pili, de poivre et d’oignon. Les femmes commençaient à chanter se dandinant les hanches et les hommes suivaient. Plus l’eau descendait, plus ils chantaient et dansaient.

Dès qu’il n’y eut plus que 30 cm de hauteur et que des centaines de poissons étaient visibles, les gens criaient et se jetaient dans l’étang pour attraper les poissons. En peu de temps tout l’étang était vidé sous une pluie de cris.

Alois et Hélène étaient perplexes et ne pouvaient plus dire un mot. La masse de gens était partie avec leur production. Leurs enfants avaient encore pu attraper quelques poissons.

L’eau est à tout le monde, les poissons appartiennent à tout le monde. Adieu rêve, adieu argent, adieu pagne, adieu vélo… Où est la solidarité dont ils sont si fiers ? Alois et son épouse en étaient brisés. Mais quelques voisins se sentaient coupables et le poisson, cuit à l’huile de palme ne les avait pas bien goûtés.

Le jour suivant, une délégation venait déclarer leur regret avec dix poules vivantes et deux chèvres. Ils ne les voleraient plus jamais. Alois pourrait recommencer. Il laissait sécher son étang pendant quelques jours pour que le soleil brûlant puisse détruire les sangsues et autre vermine. L’étang était à nouveau rempli et la Faculté des Sciences lui fournissait de nouveaux alevins.

Ceci paraît être un conte de fée, mais c’est une histoire vécue et véridique. Six mois plus tard, Alois avait une pêche miraculeuse et Hélène Kitoko pouvait vendre ses poissons.

Au nom de Alois et Kitoko, au nom des gens à Kisangani, au nom de mon épouse Magda et en mon nom propre, je vous souhaite à tous ceux qui me lisent un 2006 plein de joie et de paix.